{"id":4000,"date":"2023-11-20T21:25:16","date_gmt":"2023-11-20T20:25:16","guid":{"rendered":"https:\/\/strohteam.fr\/?p=4000"},"modified":"2025-04-17T20:03:14","modified_gmt":"2025-04-17T18:03:14","slug":"les-cigales-se-sont-tues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/strohteam.fr\/index.php\/2023\/11\/20\/les-cigales-se-sont-tues\/","title":{"rendered":"<strong>Les cigales se sont tues<\/strong>."},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Les cigales se sont tues.<\/h1>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">par Georges Stroh<\/h1>\n\n\n\n<p>Pierre est maintenant dans le jardin \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble de sa m\u00e8re. Il a laiss\u00e9 son v\u00e9lo au bord du trottoir. Il est hors d\u2019haleine, une temp\u00eate de souvenirs douloureux l\u2019assaille. Le proviseur l\u2019a pr\u00e9venu sans trop de m\u00e9nagement du d\u00e9c\u00e8s brutal de sa m\u00e8re. Il a quitt\u00e9 ses \u00e9l\u00e8ves sans explication en plein expos\u00e9 sur les math\u00e9matiques du chaos. Le battement d\u2019aile d\u2019une mouette n \u00e0 Tokyo peut d\u00e9clencher une temp\u00eate \u00e0 New-York. Pendant qu\u2019il p\u00e9dalait du lyc\u00e9e jusqu\u2019ici, petit \u00e0 petit, sa m\u00e8re a pris dans sa t\u00eate la place du papillon. Les voisins sont l\u00e0 dans un coin du jardin, muets sous le pin parasol. Ils le regardent \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, cherchant peut \u00eatre des signes sur son visage. Il ne voit pas cette curiosit\u00e9, il n\u2019entend que la sir\u00e8ne d\u2019une ambulance qui s\u2019\u00e9loigne et le chant rugueux d\u2019une cigale dans le pin parasol\u2026<br>La concierge s\u2019approche de lui :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Bonjour monsieur Pierre ! Tout est fini\u2026 ils sont tous repartis, c\u2019est moi qui ai appel\u00e9 votre \u00e9cole. Je vous offre toutes mes condol\u00e9ances\u2026 J\u2019\u00e9tais bien avec votre pauvre maman\u2026<\/li>\n\n\n\n<li>Ou est-elle maintenant ?<\/li>\n\n\n\n<li>Ils l\u2019ont emmen\u00e9e \u00e0 Ste Anne. Venez avec moi.<br>Pierre la suit dans sa loge. L\u2019odeur de la friture de tomates n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 ses narines,<br>il est d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9 dans son chagrin. Il veut monter \u00e0 l\u2019appartement de sa m\u00e8re.<\/li>\n\n\n\n<li>Vous ne pouvez pas y aller, peuch\u00e8re, la police \u00e0 mis des scell\u00e9s chez votre pauvre maman \u2026<br>Vous m\u2019entendez monsieur Pierre ?<br>Il tourne la t\u00eate vers elle et voit qu\u2019elle le regarde.<\/li>\n\n\n\n<li>Comment est-ce arriv\u00e9, madame Orsoni ? se reprend-il<\/li>\n\n\n\n<li>La pauvre madame Ir\u00e8ne est tomb\u00e9e par la fen\u00eatre. Trois \u00e9tages \u00e7a ne l\u2019a pas arrang\u00e9e ! Euh, pardon\u2026 je ne voulais pas vous d\u00e9sobliger. Que le bon dieu la garde ! Et d\u2019ajouter :<\/li>\n\n\n\n<li>L\u2019un dans l\u2019autre, elle n\u2019a pas souffert.<\/li>\n\n\n\n<li>Comment pouvez-vous dire cela, madame Orsoni ?<\/li>\n\n\n\n<li>Eh b\u00e9, je l\u2019ai trouv\u00e9e dans le jardin de derri\u00e8re, pr\u00e8s du figuier\u2026\u00e7\u00e0 a fait un grand bruit mou, je suis all\u00e9 voir, m\u00eame qu\u2019elle bougeait plus et qu\u2019elle a pas cri\u00e9. Juste un peu de sang, j\u2019\u00e9tais<br>affol\u00e9e \u2026<\/li>\n\n\n\n<li>Mais alors qu\u2019avez-vous fait ?<\/li>\n\n\n\n<li>J\u2019ai appel\u00e9 les pompiers et je leur ai racont\u00e9\u2026 comme je vous le dis. Et puis le SAMU et la police sont arriv\u00e9s aussi, sans que je les ai pr\u00e9venu!\u2026 Il y avait du monde pr\u00e8s de votre pauvre maman\u2026<\/li>\n\n\n\n<li>Que s\u2019est-il pass\u00e9 alors, qu\u2019ont dit les policiers, madame Orsoni ?<\/li>\n\n\n\n<li>Eh b\u00e9 pardi, ils ont commenc\u00e9 \u00e0 me questionner ! Et je leur ai dit comme je vous parle l\u00e0 :<br>\u00ab Occupez vous de la pauvre malheureuse d\u2019abord \u00bb et celui du SAMU m\u2019a dit qu\u2019elle \u00e9tait morte sur le coup. Vous voyez qu\u2019elle n\u2019a pas souffert. Elle a pas d\u00fb se voir mourir ! Et puis\u2026<br>Pierre n\u2019en peut plus d\u2019entendre la voix de la dame Orsoni prendre de l\u2019importance. Maintenant l\u2019odeur des tomates \u00e0 la proven\u00e7ale arrive \u00e0 ses narines et l\u2019\u00e9c\u0153ure. Il n\u2019entend plus qu\u2019une psalmodie tomato\u00efde.<\/li>\n\n\n\n<li>Bou Diu, vous n\u2019\u00eates pas bien monsieur Pierre ? Lui demandent les tomates \u00e0 l\u2019ail, et leur odeur lui bourdonne aux oreilles\u2026Peut \u00eatre qu\u2019une femme l\u00e9g\u00e8re n\u2019a pas de mal \u00e0 s\u2019envoler.<br>Pierre essaie de refouler cette id\u00e9e d\u00e9plac\u00e9e. Il sent un chat se frotter \u00e0 ses chevilles et se baisse pour le caresser :<\/li>\n\n\n\n<li>Il est \u00e0 vous ce chat noir ?<\/li>\n\n\n\n<li>Oui, il s\u2019appelle Maurice. Madame Ir\u00e8ne aimait beaucoup les chats noirs. Lui, elle l\u2019appelait \u00abIle Maurice\u00bb, \u00ab\u00e0 cause de ses yeux couleur vert oc\u00e9an\u00bb, qu\u2019elle disait votre pauvre maman !<\/li>\n\n\n\n<li>Dites moi madame Orsoni, comment as-t-elle pu tomber ? Qu\u2019ont dit les policiers, ou les pompiers ?<\/li>\n\n\n\n<li>Faites moi confiance, si j\u2019avais pu entendre leur discussion\u2026et moi, avec eux, c\u2019\u00e9tait bouche cousue, mais\u2026 j\u2019ai ma petite id\u00e9e la dessus\u2026<\/li>\n\n\n\n<li>Racontez moi donc ce que vous savez.<\/li>\n\n\n\n<li>Eh b\u00e9, votre pauvre m\u00e8re aimait bien boire un coup\u2026elle m\u2019offrait le pastis quelque fois et pas plus tard qu\u2019hier. Peut \u00eatre qu\u2019elle sera mont\u00e9e sur son escabeau pour arranger un rideau coinc\u00e9 et puis\u2026 l\u2019id\u00e9e lui serait venue\u2026elle \u00e9tait s\u00fbrement dans les vaps ! Elle aimait \u00e7a, la pauvre madame Ir\u00e8ne.<\/li>\n\n\n\n<li>Vous croyez vraiment \u00e7a madame Orsoni ?<\/li>\n\n\n\n<li>Tenez prenez ce papier, y a les cordonn\u00e9es du commissariat ou ils ont leur constat verbal comme y appellent \u00e7a, je crois.<\/li>\n\n\n\n<li>Merci madame Orsoni, savez vous dans quel service de l\u2019h\u00f4pital ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 transport\u00e9e ?<\/li>\n\n\n\n<li>A la morgue ! Pauv\u2019malheureux ! Vous y allez par la petite rue, vous savez ? De derri\u00e8re l\u2019h\u00f4pital\u2026<br>Pierre se d\u00e9p\u00eache de quitter l\u2019immeuble par le jardin de derri\u00e8re pour \u00e9viter les voisins embusqu\u00e9s devant.<br>L\u00e0, pr\u00e8s du vieil arbre, cern\u00e9 par un contour de poudre blanche, les figues \u00e9cras\u00e9es donnent une \u00e9paisseur \u00e9trange \u00e0 la silhouette l\u00e9g\u00e8re. Il la contemple avec une \u00e9motion douloureuse :<br>la silhouette de sa m\u00e8re envol\u00e9e lui semble flotter dans l\u2019ombre accueillante du figuier.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Les deux fossoyeurs mettent les pelles dans la brouette et leurs casquettes sur leurs cr\u00e2nes en sueur. Ils s\u2019\u00e9loignent entre les tombes chauff\u00e9es par le soleil. Ren\u00e9 reste seul, devant le monticule de terre recouvert de fleurs blanches, et les roses envoy\u00e9e par l\u2019\u00e9quipage de l\u2019 \u00ab\u00cele Maurice\u00bb\u2026.Regrets\u2026 .<br>Fuyant la chaleur du soleil, le dernier carr\u00e9 de la famille l\u2019attend \u00e0 l\u2019\u00e9cart, \u00e0 l\u2019ombre \u00e9paisse et \u00e9troite d\u2019un cypr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Dis papa ! Pourquoi y a pas de grosse pierre sur la tombe de tatie Ir\u00e8ne ?<\/li>\n\n\n\n<li>Alice ma petite, parce que la tombe est encore fra\u00eeche, et c\u2019est tonton Ren\u00e9 qui choisira la pierre avec de jolies lettres dor\u00e9es dessus, coupe Am\u00e9lie voulant se mettre au diapason de sa fille.<\/li>\n\n\n\n<li>Encore ta p\u00e9dagogie fleurie !, intervient Robert, vex\u00e9 de n\u2019avoir pas r\u00e9pondu lui-m\u00eame.<\/li>\n\n\n\n<li>J\u2019ai trop chaud, je vais aller \u00e0 la tombe fra\u00eeche, pr\u00e8s de tonton Ren\u00e9, d\u00e9cide Alice qui s\u2019esquive en sautillant.<\/li>\n\n\n\n<li>Alors Pierre, il arrive ton p\u00e8re !, se plaint Robert en \u00e9pongeant son front moite.<\/li>\n\n\n\n<li>Respectons encore un peu son recueillement, demande Pierre agac\u00e9. Vous savez que sa peine est r\u00e9elle. Pour lui, il n\u2019y a pas de soulagement.<\/li>\n\n\n\n<li>Pierre, j\u2019en ai assez des sous-entendus, de ta r\u00e9serve timor\u00e9e et des embrouilles de concierge. La m\u00e8re Orsoni m\u2019a parl\u00e9 au moment des condol\u00e9ances. Maintenant vas-tu nous dire enfin si ma s\u0153ur a mis elle m\u00eame\u2026euh\u2026 fin \u00e0 ses jours\u2026ou si c\u2019est un accident; car aucun de nous n\u2019est vraiment fix\u00e9 la dessus, supplia Am\u00e9lie.<br>Pierre n\u2019aime pas cette apostrophe. Il pense, en s\u2019approchant d\u2019elle, malgr\u00e9 la voilette, que le rimmel qui coule des yeux de sa tante supporte moins la canicule que les larmes. Il n\u2019a pas envie de la m\u00e9nager. Robert, lui, prend son neveu par l\u2019\u00e9paule, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des r\u00e9v\u00e9lations qu\u2019il pourrait entendre.<\/li>\n\n\n\n<li>Le m\u00e9decin l\u00e9giste lui a trouv\u00e9 plus de cinq grammes d\u2019alcool. Maman a pu tomber apr\u00e8s un faux mouvement dans un moment d\u2019h\u00e9b\u00e9tude. Je ne t\u2019apprends rien en te disant que maman buvait. Peut-\u00eatre son \u2026alcoolisme \u00e9tait-il une pulsion de mort, une sorte de lent suicide. Mais s\u2019est-elle jet\u00e9e par la fen\u00eatre volontairement ? Je ne sais pas. Un rideau \u00e9tait \u00e0 moiti\u00e9 tir\u00e9 devant la fen\u00eatre ouverte, et l\u2019escabeau \u00e9tait renvers\u00e9 au pied de celle-ci lorsque la concierge est entr\u00e9e dans l\u2019appartement avec la police, expose Pierre avec lassitude.<\/li>\n\n\n\n<li>Ce n\u2019est pas exactement ce que tu avais dit au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 Robert, tu n\u2019avais pas parl\u00e9 du rideau !, r\u00e9pliqua Am\u00e9lie, et puis tu ne devrais pas parler ainsi de ta m\u00e8re le jour de son enterrement !, ajoute-t-elle plaintivement.<\/li>\n\n\n\n<li>Qui ne saurait l\u2019affection que tu avais pour ta s\u0153ur, croirait que ce rideau a plus d\u2019importance pour toi que la mort de maman !, r\u00e9torqua Pierre. Perfidie calcul\u00e9e.<br>Robert hoche la t\u00eate d\u2019un air entendu et assure doctement :<\/li>\n\n\n\n<li>Le rideau \u00e9tait intact, elle ne s\u2019est donc pas raccroch\u00e9e au rideau ! Pour moi elle s\u2019est bel et bien suicid\u00e9e. Voil\u00e0!\u2026<br>Ne voulant pas laisser s\u2019alourdir le silence, Am\u00e9lie s\u2019inqui\u00e8te :<\/li>\n\n\n\n<li>Tu nous as dit Pierre, que ton p\u00e8re ne se doute de rien et que la version de l\u2019accident est celle que tu lui as donn\u00e9e. Mais a-t-il eu le rapport du m\u00e9decin l\u00e9giste ?,<\/li>\n\n\n\n<li>Non ! Je l\u2019ai mis \u00e0 la poubelle. Papa ne l\u2019a pas vu\u2026.Il n\u2019a jamais su pour maman !, reconnait Pierre.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu aurais pu me montrer ce document, tu sais bien que c\u2019est moi qui conserve les archives de la famille, proteste Robert.<br>Pierre marmonne pour lui-m\u00eame:<\/li>\n\n\n\n<li>Archiviste, d\u00e9tective, et maniaque vicieux\u2026bravo!<br>D\u2019un geste affect\u00e9 Robert essuie longuement ses lunettes et, les r\u00e9ajustant, propose avec un m\u00e9lange d\u2019assurance et de componction :<\/li>\n\n\n\n<li>Respectons ici le point de vue de Pierre. Tous, nous nous devons de cacher ces choses au pauvre Ren\u00e9; et une larme coule le long de la verrue log\u00e9e pr\u00e8s de l\u2019aile de son nez.<\/li>\n\n\n\n<li>Bienvenue cette goutte de sueur !, pense Pierre, exc\u00e9d\u00e9 par le ton de son oncle.<br>Les regards apitoy\u00e9s se tournent alors dans la direction Ren\u00e9 : Alice, \u00e0 califourchon, saute sur les genoux de son oncle, les pieds appuy\u00e9s \u00e0 une vieille tombe sur laquelle celui-ci est assis. Elle lui dit, espi\u00e8gle :<\/li>\n\n\n\n<li>Tu sens le whisky capitaine Haddock ! Berk, berk, berk, tonton Ren\u00e9.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu sais Minette, tatie Ir\u00e8ne aimait fort le parfum des fleurs blanches !\u2026prends en une, celle-l\u00e0.<br>Ren\u00e9 se l\u00e8ve en la rattrapant par les mains et la d\u00e9pose sur le sol. Il arrache un brin du ciste qui poussait dans une l\u00e9zarde de la vieille tombe \u00e9clat\u00e9e et le m\u00e2chonne lentement.<br>Alice le prend par la main et, levant la t\u00eate vers lui, l\u2019invite doucement :<\/li>\n\n\n\n<li>Viens tonton, allons avec les autres maintenant ! Je vais porter la fleur \u00e0 maman.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Du quai sur lequel il se tient, Pierre contemple l\u2019\u00e9norme masse sombre du navire retenu par de tentaculaires amarres descendant vers le sol. Il h\u00e9site \u00e0 franchir la passerelle plaqu\u00e9e au ventre du navire. Ses yeux cherchent l\u00e0 haut la silhouette de son p\u00e8re et, quoique d\u00e9termin\u00e9, il redoute d\u00e9j\u00e0 le moment ou leurs regards se rencontreront. Personne \u00e0 la passerelle de commandement. Une bouteille de plastique transparent, escort\u00e9e d\u2019une flottille de canettes de bi\u00e8re, d\u00e9rive lentement \u00e0 la surface de l\u2019eau, vers la proue de l\u2019\u00ab Ile Maurice \u00bb.<br>Pierre s\u2019\u00e9lance alors sur la passerelle agrippant ses mains aux torons rugueux de la rambarde. En haut il dit son nom \u00e0 l\u2019homme bleu marine et barbu qui le regardait monter, accoud\u00e9 au bastingage. \u00ab Votre p\u00e8re vous attend dans sa cabine, suivez moi\u2026 \u00bb<br>Pierre laisse glisser le dos de ses mains le long des parois du couloir ou l\u2019entra\u00eene le barbu, mesurant ainsi l\u2019acc\u00e8s \u00e9troit qui le conduit \u00e0 la tani\u00e8re de son p\u00e8re. Son pas, qu\u2019il essaie de raffermir, s\u2019\u00e9touffe dans le tapis \u00e0 pastilles caoutchout\u00e9es. Le barbu frappe \u00e0 une porte et<br>s\u2019efface \u00e0 l\u2019appel d\u2019un \u00e9pais et roque \u00ab Entrez et laissez-nous, Le Guellec ! \u00bb<br>Il se retrouve seul dans le salon-cabine face \u00e0 son p\u00e8re qui s\u2019est mis debout : \u00ab Salut fiston \u00bb, et embrassade. La tignasse grise paternelle, par un effet d\u2019optique, lui semble aur\u00e9ol\u00e9e de laiton poli, celui d\u2019un vieux barom\u00e8tre suspendu derri\u00e8re lui. Il rep\u00e8re sur une paroi la gravure du bateau \u00e0 aube \u00ab Ville de Montereau \u00bb offerte par sa m\u00e8re pour un anniversaire, se souvient-il. Par une porte entreb\u00e2ill\u00e9e il voit aussi le lit d\u00e9fait. D\u2019un ton qui sonne faux, il s\u2019entend dire:<br>\u00ab Confortable ton salon, Papa ! \u00bb. Les deux hommes se regardent, prenant conscience que pour la premi\u00e8re fois ils se retrouvent ensemble \u00e0 bord d\u2019un navire. Pierre avait imagin\u00e9 des lieux plus exigus, une sorte de caverne de fer avec des rivets partout et des flaques d\u2019eau de mer au sol ! Comme son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 loin de lui ces derni\u00e8res ann\u00e9es ! Il prend le verre de whisky que celui-ci tend d\u2019une main h\u00e9sitante. Il n\u2019ose refuser cette boisson dont l\u2019odeur qui l\u2019 \u00e9c\u0153ure impr\u00e8gne la cabine. Pierre se souvient alors du boudoir de sa m\u00e8re : m\u00eame moquette au sol, m\u00eame odeur de wisky dont l\u2019ambre se m\u00ealait \u00e0 l\u2019\u00e9clat scintillant des flacons de parfum en d\u00e9sordre sur la coiffeuse. Il \u00e9tait venu pour \u00e7\u00e0, \u00e0 cause de cette odeur de mort qu\u2019il fallait exorciser.<br>Enfonc\u00e9 dans un fauteuil, son p\u00e8re le fixe, la cravate noire d\u00e9faite, les paupi\u00e8res gonfl\u00e9es sous des yeux trop brillants. Il se verse un grand verre d\u2019un m\u00e9lange de bi\u00e8re et de whisky, et ses l\u00e8vres bavent une mousse blanche . Pierre ne supporte pas cette \u00e9cume m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019odeur de l\u2019alcool qui semble suinter du corps de son p\u00e8re :<br>\u00ab Papa, tu en es arriv\u00e9 l\u00e0 ! \u00bb: sa voix qu\u2019il voulait neutre s\u2019est \u00e9trangl\u00e9e dans sa gorge .<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00ab Sans ta m\u00e8re vivante, sans ta m\u00e8re dans ma t\u00eate\u2026sans ta m\u00e8re au large de l\u2019oc\u00e9an\u2026 je ne suis plus rrrien rien \u2026\u00bb lui r\u00e9pond son p\u00e8re.<br>Pierre le supplie de se reprendre, et insiste : \u00ab Ici c\u2019est toi qui commandes\u2026alors commandes \u00e0 ton amour-propre ! nous avons tous encore besoin de toi ! \u00bb. Son p\u00e8re, compl\u00e8tement avachi, repose son verre et hausse les \u00e9paules.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00ab Quand j\u2019\u00e9tais enfant, maman je l\u2019ai aim\u00e9 \u2026Papa, ce n\u2019\u00e9tait pas la femme mod\u00e8le que tu as<br>pu croire ! \u00bb<\/li>\n\n\n\n<li>\u00ab De quel mod\u00e8le veux-tu parler ! imb\u00e9cile ! \u00bb cria le commandant se redressant : ses pieds soul\u00e8vent la table basse sous laquelle ses jambes \u00e9taient allong\u00e9es et les verres se r\u00e9pendent sur la moquette. La voix de Pierre tremble : \u00ab Maman buvait trop\u2026la femme que tu as aim\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un reste d\u2019\u00e9pouse\u2026 un embryon de m\u00e8re conserv\u00e9e dans l\u2019alcool\u2026 avec de trop rares moments de lucidit\u00e9\u2026Toi, ne prends pas ce chemin ! \u00bb.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00ab Ignoble menteur ! quelle le\u00e7on veux-tu me donner ? ces moments de lucidit\u00e9 que tu as l\u2019air de m\u00e9priser\u2026 me suffisent \u00e0 moi pour que ta m\u00e8re existe encore\u2026je veux la rejoindre!\u2026 ne salis plus sa m\u00e9moire, salaud! \u00bb hurla le commandant.<br>A genou devant son p\u00e8re, Pierre ramasse les verres et aper\u00e7oit un portrait de sa m\u00e8re qui a gliss\u00e9 sur la moquette imbib\u00e9e de bi\u00e8re. Il ne connaissait pas cette photo noir et blanc : sa m\u00e8re est en robe d\u2019\u00e9t\u00e9, assise sur le tronc d\u2019un pin couch\u00e9 par le vent, dont les branches, pouss\u00e9es dans le mistral, se tordent comme des flammes face \u00e0 la mer immobile ; d\u2019un geste gracieux elle maintient une capeline de paille sur la t\u00eate; elle est tr\u00e8s jeune, elle est tr\u00e8s belle, elle lui sourit et il sent une h\u00e9sitation l\u2019envahir. Par le hublot de la cabine, du coin de l\u2019oeil il aper\u00e7oit une mouette lourde et grise venue se percher sur un canot de sauvetage. Il l\u00e8ve alors la t\u00eate et affronte le regard de son p\u00e8re. Celui-ci le fixe intens\u00e9ment, comme pour percer des yeux une brume de mer \u00e9paisse de la menace de r\u00e9cifs cach\u00e9s. Les larmes aux yeux, Pierre lui crie: \u00ab C\u2019est justement \u00e0 ces moments de lucidit\u00e9 qu\u2019elle recevait dans sa chambre\u2026des marins en escale \u00e0 Toulon\u2026oui ! tu as compris, j\u2019ai vu tout \u00e7\u00e0 \u2026 Arr\u00eates de te d\u00e9truire pour ce fant\u00f4me\u2026reviens ! quittes ta tani\u00e8re ! \u00bb<\/li>\n\n\n\n<li>\u00ab Esp\u00e8ce de porc ! \u00bb : la lourde masse du commandant envahit la cabine et Pierre s\u2019\u00e9croule sans connaissance. La bouteille matraque, \u00e9chappant aux mains d\u00e9cha\u00een\u00e9es de son p\u00e8re, vient ensuite torpiller sur le mur le bateau \u00e0 aubes qui, dans une gerbe d\u2019\u00e9clats de verre, sombre derri\u00e8re le canap\u00e9 sur lequel le commandant titubant va p\u00e9niblement tirer son fils. Il appelle Le Guelec qui fait aussi office d\u2019infirmier. Mais Pierre est revenu \u00e0 lui. Il essaie de se redresser malgr\u00e9 les douleurs fulgurantes qui lui traversent l\u2019\u00e9paule.<br>\u00ab Le Guelec \u2026foutez-le dehors, je ne veux plus voir ce salaud \u00e0 bord ! \u00bb<br>Pierre se retrouve sur le quai, il ne sait comment, assis au pied de la passerelle, dans une averse de pluie qui mitraille le navire. Il l\u00e8ve p\u00e9niblement son visage mouill\u00e9 vers l\u2019avant de l\u2019 \u00ab Ile Maurice \u00bb . L\u00e0-haut, coiff\u00e9 d\u2019une casquette blanche, agripp\u00e9 au garde-corps blanc de la passerelle de commandement, un homme l\u2019appelle.<br>Il reconna\u00eet la voix de son p\u00e8re hach\u00e9e par la bourrasque et le cri des mouettes : \u00ab Je te revoie\u2026 j\u2019ai \u00e0 te dire\u2026 demain\u2026 \u00bb<br>Pierre lui r\u00e9pond d\u2019un geste de la main machinal , et apr\u00e8s avoir fait glisser douloureusement sa veste sur la t\u00eate, tourne le dos au port.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Le commandant claque furieusement la porte de sa cabine.\u00ab J\u2019ai bien fait de le foutre dehors. Venir ici, me faire \u00ab une visite \u00bb! pour me dire, \u00e0 moi commandant de ce navire et, qui plus est, son p\u00e8re, me dire qu\u2019Ir\u00e8ne ma femme\u2026qui est \u00e9galement sa m\u00e8re\u2026ce qui est encore pire\u2026\u00e9tait une alcoolique et une femme l\u00e9g\u00e8re ! Les jeunes, aujourd\u2019hui n\u2019ont plus ni le respect de la famille ni celui de la hi\u00e9rarchie ! C\u2019est comme ce pauvre con de Le Guellec ! Comme il assure le service d\u2019infirmier de bord le voil\u00e0 qui fait le cur\u00e9 ! Il ne se sent plus ! me dire \u00e0 moi que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 dur avec mon fils ! Ce sont tous des mous ! mon fils est un mou ! j\u2019en ai fait un mou\u2026ou plut\u00f4t sa m\u00e8re en a fait un mou ! Merde, maintenant je casse ma table en frappant dessus\u2026je voulais qu\u2019il soit marin , elle ne l\u2019a pas voulu et voil\u00e0 le r\u00e9sultat !<br>Et voil\u00e0 maintenant ce petit prof, qui vient me faire la morale chez moi, donner des le\u00e7ons \u00e0 son p\u00e8re, en d\u00e9nigrant, en salissant m\u00eame la m\u00e9moire d\u2019Ir\u00e8ne. Je voudrais le voir dans sa classe avec ses \u00e9l\u00e8ves, ce morveux ! S\u00fbrement laxiste, permissif, d\u00e9magogue\u2026 sauf donneur de le\u00e7ons.<br>Les le\u00e7ons il les r\u00e9serve \u00e0 son p\u00e8re. J\u2019ai bien fait de le foutre dehors ce buveur de jus d\u2019orange !<br>Qu\u2019a-t-il voulu me prouver ? Qu\u2019Ir\u00e8ne n\u2019avait que de rares moments de lucidit\u00e9 ? Et alors ! est-il lucide lorsqu\u2019il vient me flanquer sa m\u00e8re \u00e0 la figure. Qu\u2019est-ce que ce morpion de 24 ans conna\u00eet de la vie. Qu\u2019est-ce qu\u2019il conna\u00eet de la souffrance ? Tout \u00e0 l\u2019heure, comme devant un Inspecteur d\u2019acad\u00e9mie, il \u00e9tait \u00e0 quatre pattes\u2026pour ramasser les verres. Nous n\u2019\u00e9tions pas d\u2019homme \u00e0 homme\u2026 Son insolence \u00e9tait fabriqu\u00e9e, il s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 ce devoir de tirer son p\u00e8re \u00e0 terre.<br>Par n\u2019importe quel moyen. Ir\u00e8ne avait d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 de me faire abandonner la navigation et maintenant c\u2019est lui Pierre qui prend le relai ! \u00bb. Le commandant contemple un instant la table basse qu\u2019il vient de briser. \u00ab Qu\u2019ai-je fait au Bon Dieu pour \u00eatre ainsi poursuivi, pour devoir encaisser le m\u00e9pris de mon fils ?\u2026 Il faut que je le reprenne en main, le fils qui me reste\u2026Ce ne sont pas quelques verres de whisky qui vont changer la face du monde ! Pourri par sa m\u00e8re.<br>Je vais lui \u00e9crire \u00e0 ce salaud et on verra bien comment il s\u2019en sortira de ce r\u00f4le de cur\u00e9\u2026<br>Je l\u2019aurais ce buveur d\u2019orange\u2026 J\u2019arr\u00eaterais de boire s\u2019il le faut ! Ce ne sera pas difficile de faire comprendre \u00e0 ce matheux qui est son p\u00e8re\u2026 \u00bb<br>Le commandant se verse un verre de whisky et l\u2019\u00e9cluse d\u2019un seul coup. \u00ab Le dernier \u00bb. Maintenant, la bouteille est vide\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Pierre quitte l\u2019h\u00f4tel de bonne heure pour une derni\u00e8re promenade sur le littoral, \u00e0 mar\u00e9e basse. Le portier lui remet un paquet qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 pour lui, \u00e0 l\u2019aube. Il a d\u00e9j\u00e0 rep\u00e9r\u00e9 sur le papier d\u2019emballage le timbre bleu \u00ab M.S. \u00ceLE MAURICE \u00bb, et dessous, de la main de son p\u00e8re : \u00ab Appareillons ce matin \u00e0 6 heures \u00bb. Mi \u00e9mu mi intrigu\u00e9, il rejoint rapidement le bord de mer, son paquet myst\u00e9rieux sous le bras. Il se d\u00e9chausse pour gagner un rocher pentu et sec. Le rocher est d\u00e9j\u00e0 ti\u00e8de de soleil et les empreintes de ses pieds fondent lentement dans le sable humide. Pierre d\u00e9fait le paquet : c\u2019est la photo-portrait de sa m\u00e8re assise sur le tronc d\u2019un pin couch\u00e9 par le vent; celle qu\u2019il a d\u00e9couvert dans la cabine de son p\u00e8re. Au verso, une inscription fan\u00e9e :<br>\u00ab les Embiez &#8211; Ile du Grand Gaou &#8211; juin 1945 \u00bb,et fra\u00eechement rajout\u00e9 de la main de son p\u00e8re :<br>\u00ab rendez-vous dans trois semaines \u00bb. La belle photo de sa m\u00e8re que n\u2019a pas ternie la violence. Alors\u2026il entre dans la photo \u2026<br>A travers les branches tourment\u00e9es par le vent, par la pente douce du rivage, il rejoint la mer immobile. Les aiguilles de pin pourraient crisser sous ses pas. Il reconna\u00eet le bras de mer ou son p\u00e8re lui avait appris \u00e0 nager. Sur la rive oppos\u00e9e, il distingue une tache grise aux arr\u00eates vives dans le flou d\u2019arri\u00e8re plan : le petit escalier de b\u00e9ton qui le menait \u00e0 l\u2019\u00eele de la Tour Fondue, lorsqu\u2019il traversait \u00e0 gu\u00e9, ses v\u00eatements roul\u00e9s en boule sur la t\u00eate\u2026 Il avait treize ou quatorze ans. Il \u00e9tait parti seul p\u00eacher les oursins ce jour l\u00e0 dans le d\u00e9troit du Grand Gaou. Il nageait avec masque et tuba, un filet \u00e0 provision pass\u00e9 au poignet gauche. Il plongeait et d\u00e9collait les oursins de leur rocher avec une vieille fourchette de cuisine. Apr\u00e8s une longue p\u00eache, engourdi par la fatigue et le soleil, il s\u2019\u00e9tait repos\u00e9 sur le dos d\u2019un serpent p\u00e9trifi\u00e9, banc de roche grise descendant du rivage. Il avait bloqu\u00e9 dans l\u2019eau claire, entre deux pierres rondes, le filet gonfl\u00e9 d\u2019oursins. Il n\u2019avait pas vu la premi\u00e8re ris\u00e9e ni les vaguelettes \u00e9cumantes qui se formaient. Le Mistral s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 brutalement. Le filet d\u2019oursins se soulevait agit\u00e9 par les vagues. Il compris qu\u2019il devait regagner tout de suite l\u2019\u00eele du Gaou ou son v\u00e9lo cadenass\u00e9 pr\u00e8s du bac l\u2019attendait. Avant que la mer ne soit trop forte. Il allait devoir traverser le petit d\u00e9troit balay\u00e9 maintenant par les embruns. Il ne retrouvait plus le gu\u00e9. Il avait fix\u00e9 sur sa t\u00eate, tant bien que mal avec un tendeur de v\u00e9lo, le paquet de ses v\u00eatements. A moiti\u00e9 \u00e9trangl\u00e9 par cette installation, il avait essay\u00e9 de nager en tenant les anses du filet dans ses m\u00e2choires. Les \u00e9pines d\u2019oursins lui labouraient le ventre et ses espadrilles avaient coul\u00e9 \u00e0 pic. Il fit demi tour pour reprendre son arrimage. Abandonner les oursins aurait \u00e9t\u00e9 prudent. Ses v\u00eatements avaient \u00e9t\u00e9 tremp\u00e9s d\u2019eau sal\u00e9e. Il avait attach\u00e9 sa chemise et son short autour du h\u00e9risson qui dardait ses piques violettes \u00e0 travers les mailles du filet. De l\u2019autre cot\u00e9, la chevelure des pins vautr\u00e9s dans le vent lui montrait la crique ou il devait atterrir si il ne d\u00e9rivait pas. Les vagues lui claquaient le visage qu\u2019il d\u00e9tournait pour respirer sous le vent, le filet lui meurtrissait le poignet, l\u2019eau sal\u00e9e lui rentrait dans la bouche et les yeux. Il fallait ramener ces oursins, cette p\u00eache d\u2019un lendemain de pleine lune, dont raffolerait sa m\u00e8re. Il voulait lui dire que la mer ne lui faisait plus peur et qu\u2019il serait marin comme son p\u00e8re. Arriv\u00e9 sur le Gaou dans un rouleau d\u2019\u00e9cume, il avait tra\u00een\u00e9 ses oursins \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un pan de rocher et, le dos sur les galets br\u00fblants, avait repris son souffle. Et le soleil dessinait sur son corps des aur\u00e9oles de sel. Il avait nag\u00e9 vers le sourire de sa m\u00e8re. Il voulait retrouver ce sourire perdu\u2026<br>Le sourire du portrait\u2026 Pierre regarde encore le tronc menott\u00e9 par les mains effil\u00e9es qui \u00e9chappent \u00e0 la pose nonchalante de sa m\u00e8re\u2026Un coup de vent nerveux lui arrache la photo et la plaque \u00e0 la surface de l\u2019eau qui monte. D\u2019un bond il quitte son refuge et la rattrape. Puis \u00e0 grandes enjamb\u00e9es il regagne le rivage, et secoue dans la brise de mer qui se l\u00e8ve le portrait de sa m\u00e8re. Elle \u00e9tincelle de gouttelettes de soleil.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p>Pierre d\u00e9visse le bouchon du cubitainer. Le ros\u00e9 scintille dans l\u2019orifice. Il aime proc\u00e9der sur la terrasse \u00e0 cette op\u00e9ration de mise en bouteille. Bient\u00f4t il n\u2019irait plus en Provence. Il visse le robinet sur le r\u00e9servoir du cubitainer et \u00e9crase une fourmi qui court sur son poignet. Le lieu de r\u00e9union de sa famille ne serait plus la Provence sur la terrasse. L\u2019ombre du lierre en plein \u00e9t\u00e9, les repas pris dehors sous le soleil d\u2019hiver. En retournant le cubitainer le vin gicle sur le sol par le robinet mal ferm\u00e9. Il regrette d\u00e9j\u00e0 ces repas \u00e0 l\u2019ombre du lierre &#8211; il pousse la serpilli\u00e8re du pied sur la flaque &#8211; ou sur la terrasse en plein soleil de No\u00ebl. A-t-il bienfait de mettre la maison en vente ? Il ne sait plus. Il saisit une bouteille et y enfile l\u2019entonnoir. La petite Am\u00e9lie lui a dit qu\u2019il y avait trop d\u2019insectes vilains \u00e0 cette maison. Et encore Pierre cache aux enfants la pr\u00e9sence des araign\u00e9es sous l\u2019escalier, des rats dans la remise, des cloportes sous la baignoire et des geckos derri\u00e8re les volets. Il essuie le f\u00fbt d\u2019une bouteille qui pleure une larme de ros\u00e9. Pas assez sucr\u00e9 pour les fourmis. Parce qu\u2019il y a surtout les f\u00e9roces petites fourmis d\u2019Argentine attir\u00e9es par les miettes de nourriture grasses ou sucr\u00e9es. Il verse une petite quantit\u00e9 de vin dans l\u2019entonnoir. Elles remontent dans le tunnel des jambes de pantalon pour mordre. Certaines sont audacieuses. Il remplit les premi\u00e8res bouteilles puis se verse un petit godet. M\u00eame aux repas du soir ce sont les fourmis qui attaquent. Les enfants et les parents s\u2019\u00e9nervent et les pas-piqu\u00e9s traitent de douillets les piqu\u00e9s. Le goulot de la bouteille suivante refoule un jet de vin sur la serpilli\u00e8re. Elles montent des pores de la terre. Il referme vite le robinet. Avant, le soir elles rejoignaient les fentes, les fissures, les interstices, les pierres du jardin, les murs de pierres s\u00e8ches, le creux des arbres morts, la bouche humide des robinets, le dessous des cuvettes. Hier, il a disput\u00e9 aux fourmis la robe l\u00e9g\u00e8re de sa m\u00e8re. Sous le verre du portrait, dernier cadeau de son p\u00e8re, les insectes s&rsquo;\u00e9taient introduits et exploraient le corps d&rsquo;Ir\u00e8ne. La glu, la lessive, l\u2019essence enflamm\u00e9e, les coups de talon, les insultes, l\u2019eau bouillante, des poudres diverses, les poisons \u00e0 t\u00eates de mort de plus en plus voyantes, toutes les ruses avaient \u00e9t\u00e9 essay\u00e9es. Sauf le vin ros\u00e9. Il enfonce le premier bouchon au forceps : pas assez ramolli. Elles avaient investi m\u00e9thodiquement le figuier, fait leurs galeries dans les canaux \u00e0 s\u00e8ve, occup\u00e9 les branches en compagnie d\u2019\u00e9normes poux blancs, envahi le ventre des figues qu\u2019elles vidaient de leur sirop. Il passe la premi\u00e8re \u00e9tiquette \u00e0 la surface de l\u2019assiette de lait et la colle soigneusement sur la premi\u00e8re bouteille venue. En colonnes noires et grouillantes montant l\u2019escalier de la terrasse, hier elles avaient rejoint la cuisine et p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 le r\u00e9frig\u00e9rateur, porte ferm\u00e9e, pour se vautrer dans un plat de poisson. Bient\u00f4t c\u2019est dans nos lits qu\u2019elles se vautreraient. Ce soir il dormira dans la baignoire remplie d\u2019eau. Il aligne soigneusement les bouteilles pleines. Pour pr\u00e9parer leur empire elles s\u2019allient les d\u00e9chirures de la couche d\u2019ozone, la pollution des sols, de l\u2019air et de l\u2019eau, le r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te, la fonte des glaciers polaires, la d\u00e9sertification, les nouveaux virus et bient\u00f4t peut \u00eatre les nouvelles sectes. Il essuie avec une \u00e9ponge les bouteilles tach\u00e9es du lait que bavent les \u00e9tiquettes. Mais pas assez vite ! D\u00e9j\u00e0 elles t\u00e8tent. Il tente de les chasser d\u2019un coup d\u2019\u00e9ponge. Elles nous auraient \u00e0 l\u2019usure. Elles gagneraient sur la dur\u00e9e. Encore quelques coups de forceps et l\u2019op\u00e9ration bouchon sera termin\u00e9e. Mieux valait se retirer avec les honneurs de la guerre, ne plus s\u2019acharner, leur laisser m\u00eame une bonne impression de notre s\u00e9jour chez elles. On ne sait jamais! L\u00e0-bas, loin de la maison \u00e0 vendre, en bouchant d\u2019autres vins, Pierre les oublierait. En attendant, il va \u00e0 la cuisine faire chauffer la cire \u00e0 cacheter. Elles ont vid\u00e9 et torch\u00e9 l\u2019assiette du chat et t\u00e2tent maintenant la consistance d\u2019un essuie-mains humide. Elles sont en division serr\u00e9e. Il est s\u00fbr qu\u2019elles le regardent. Il repousse avec le balai la serpill\u00e8re grouillante qui s\u2019avance vers lui. Il se verse vite le fond du cubitainer dans un verre. En bas, sur le chemin mang\u00e9 par le soleil, est-ce l\u2019ombre des pins qui tremble et s\u2019\u00e9tend lentement vers la terrasse ? Il pense au portrait d&rsquo;Ir\u00e8ne qu&rsquo;il devra emmener en quittant la maison. L&rsquo;arracher aux chiures des mouches et des fourmis. Il l\u00e8ve son verre de ros\u00e9 dont la robe l\u00e9g\u00e8re miroite sur le bleu du ciel. Il ne regarde pas la nu\u00e9e sombre qui descend du toit le long des murs. Le soleil est devenu blafard. Une odeur d\u2019acide formique monte autour de lui.<br>Les cigales se sont tues, et le mistral qui se l\u00e8ve arrache aux oliviers de fr\u00eales carcasses vides.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Georges STROH<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les cigales se sont tues. par Georges Stroh Pierre est maintenant dans le jardin \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble de sa m\u00e8re. 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Il est hors d\u2019haleine, une temp\u00eate de souvenirs douloureux l\u2019assaille. Le proviseur l\u2019a pr\u00e9venu sans trop de m\u00e9nagement du d\u00e9c\u00e8s brutal de sa m\u00e8re. Il a quitt\u00e9 ses \u00e9l\u00e8ves sans explication en plein expos\u00e9 sur les math\u00e9matiques du chaos. Le battement d\u2019aile d\u2019une mouette n \u00e0 Tokyo peut d\u00e9clencher une temp\u00eate \u00e0 New-York. Pendant qu\u2019il p\u00e9dalait du lyc\u00e9e jusqu\u2019ici, petit \u00e0 petit, sa m\u00e8re a pris dans sa t\u00eate la place du papillon. Les voisins sont l\u00e0 dans un coin du jardin, muets sous le pin parasol. Ils le regardent \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e, cherchant peut \u00eatre des signes sur son visage. Il ne voit pas cette curiosit\u00e9, il n\u2019entend que la sir\u00e8ne d\u2019une ambulance qui s\u2019\u00e9loigne et le chant rugueux d\u2019une cigale dans le pin parasol\u2026<br>La concierge s\u2019approche de lui :<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:list -->\n<ul><!-- wp:list-item -->\n<li>Bonjour monsieur Pierre ! Tout est fini\u2026 ils sont tous repartis, c\u2019est moi qui ai appel\u00e9 votre \u00e9cole. Je vous offre toutes mes condol\u00e9ances\u2026 J\u2019\u00e9tais bien avec votre pauvre maman\u2026<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Ou est-elle maintenant ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Ils l\u2019ont emmen\u00e9e \u00e0 Ste Anne. Venez avec moi.<br>Pierre la suit dans sa loge. L\u2019odeur de la friture de tomates n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 ses narines,<br>il est d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9 dans son chagrin. Il veut monter \u00e0 l\u2019appartement de sa m\u00e8re.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Vous ne pouvez pas y aller, peuch\u00e8re, la police \u00e0 mis des scell\u00e9s chez votre pauvre maman \u2026<br>Vous m\u2019entendez monsieur Pierre ?<br>Il tourne la t\u00eate vers elle et voit qu\u2019elle le regarde.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Comment est-ce arriv\u00e9, madame Orsoni ? se reprend-il<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>La pauvre madame Ir\u00e8ne est tomb\u00e9e par la fen\u00eatre. Trois \u00e9tages \u00e7a ne l\u2019a pas arrang\u00e9e ! Euh, pardon\u2026 je ne voulais pas vous d\u00e9sobliger. Que le bon dieu la garde ! Et d\u2019ajouter :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>L\u2019un dans l\u2019autre, elle n\u2019a pas souffert.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Comment pouvez-vous dire cela, madame Orsoni ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Eh b\u00e9, je l\u2019ai trouv\u00e9e dans le jardin de derri\u00e8re, pr\u00e8s du figuier\u2026\u00e7\u00e0 a fait un grand bruit mou, je suis all\u00e9 voir, m\u00eame qu\u2019elle bougeait plus et qu\u2019elle a pas cri\u00e9. Juste un peu de sang, j\u2019\u00e9tais<br>affol\u00e9e \u2026<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Mais alors qu\u2019avez-vous fait ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>J\u2019ai appel\u00e9 les pompiers et je leur ai racont\u00e9\u2026 comme je vous le dis. Et puis le SAMU et la police sont arriv\u00e9s aussi, sans que je les ai pr\u00e9venu!\u2026 Il y avait du monde pr\u00e8s de votre pauvre maman\u2026<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Que s\u2019est-il pass\u00e9 alors, qu\u2019ont dit les policiers, madame Orsoni ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Eh b\u00e9 pardi, ils ont commenc\u00e9 \u00e0 me questionner ! Et je leur ai dit comme je vous parle l\u00e0 :<br>\u00ab Occupez vous de la pauvre malheureuse d\u2019abord \u00bb et celui du SAMU m\u2019a dit qu\u2019elle \u00e9tait morte sur le coup. Vous voyez qu\u2019elle n\u2019a pas souffert. Elle a pas d\u00fb se voir mourir ! Et puis\u2026<br>Pierre n\u2019en peut plus d\u2019entendre la voix de la dame Orsoni prendre de l\u2019importance. Maintenant l\u2019odeur des tomates \u00e0 la proven\u00e7ale arrive \u00e0 ses narines et l\u2019\u00e9c\u0153ure. Il n\u2019entend plus qu\u2019une psalmodie tomato\u00efde.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Bou Diu, vous n\u2019\u00eates pas bien monsieur Pierre ? Lui demandent les tomates \u00e0 l\u2019ail, et leur odeur lui bourdonne aux oreilles\u2026Peut \u00eatre qu\u2019une femme l\u00e9g\u00e8re n\u2019a pas de mal \u00e0 s\u2019envoler.<br>Pierre essaie de refouler cette id\u00e9e d\u00e9plac\u00e9e. Il sent un chat se frotter \u00e0 ses chevilles et se baisse pour le caresser :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Il est \u00e0 vous ce chat noir ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Oui, il s\u2019appelle Maurice. Madame Ir\u00e8ne aimait beaucoup les chats noirs. Lui, elle l\u2019appelait \u00abIle Maurice\u00bb, \u00ab\u00e0 cause de ses yeux couleur vert oc\u00e9an\u00bb, qu\u2019elle disait votre pauvre maman !<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Dites moi madame Orsoni, comment as-t-elle pu tomber ? Qu\u2019ont dit les policiers, ou les pompiers ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Faites moi confiance, si j\u2019avais pu entendre leur discussion\u2026et moi, avec eux, c\u2019\u00e9tait bouche cousue, mais\u2026 j\u2019ai ma petite id\u00e9e la dessus\u2026<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Racontez moi donc ce que vous savez.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Eh b\u00e9, votre pauvre m\u00e8re aimait bien boire un coup\u2026elle m\u2019offrait le pastis quelque fois et pas plus tard qu\u2019hier. Peut \u00eatre qu\u2019elle sera mont\u00e9e sur son escabeau pour arranger un rideau coinc\u00e9 et puis\u2026 l\u2019id\u00e9e lui serait venue\u2026elle \u00e9tait s\u00fbrement dans les vaps ! Elle aimait \u00e7a, la pauvre madame Ir\u00e8ne.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Vous croyez vraiment \u00e7a madame Orsoni ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Tenez prenez ce papier, y a les cordonn\u00e9es du commissariat ou ils ont leur constat verbal comme y appellent \u00e7a, je crois.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Merci madame Orsoni, savez vous dans quel service de l\u2019h\u00f4pital ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 transport\u00e9e ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>A la morgue ! Pauv\u2019malheureux ! Vous y allez par la petite rue, vous savez ? De derri\u00e8re l\u2019h\u00f4pital\u2026<br>Pierre se d\u00e9p\u00eache de quitter l\u2019immeuble par le jardin de derri\u00e8re pour \u00e9viter les voisins embusqu\u00e9s devant.<br>L\u00e0, pr\u00e8s du vieil arbre, cern\u00e9 par un contour de poudre blanche, les figues \u00e9cras\u00e9es donnent une \u00e9paisseur \u00e9trange \u00e0 la silhouette l\u00e9g\u00e8re. Il la contemple avec une \u00e9motion douloureuse :<br>la silhouette de sa m\u00e8re envol\u00e9e lui semble flotter dans l\u2019ombre accueillante du figuier.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item --><\/ul>\n<!-- \/wp:list -->\n\n<!-- wp:separator -->\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<!-- \/wp:separator -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Les deux fossoyeurs mettent les pelles dans la brouette et leurs casquettes sur leurs cr\u00e2nes en sueur. Ils s\u2019\u00e9loignent entre les tombes chauff\u00e9es par le soleil. Ren\u00e9 reste seul, devant le monticule de terre recouvert de fleurs blanches, et les roses envoy\u00e9e par l\u2019\u00e9quipage de l\u2019 \u00ab\u00cele Maurice\u00bb\u2026.Regrets\u2026 .<br>Fuyant la chaleur du soleil, le dernier carr\u00e9 de la famille l\u2019attend \u00e0 l\u2019\u00e9cart, \u00e0 l\u2019ombre \u00e9paisse et \u00e9troite d\u2019un cypr\u00e8s.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:list -->\n<ul><!-- wp:list-item -->\n<li>Dis papa ! Pourquoi y a pas de grosse pierre sur la tombe de tatie Ir\u00e8ne ?<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Alice ma petite, parce que la tombe est encore fra\u00eeche, et c\u2019est tonton Ren\u00e9 qui choisira la pierre avec de jolies lettres dor\u00e9es dessus, coupe Am\u00e9lie voulant se mettre au diapason de sa fille.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Encore ta p\u00e9dagogie fleurie !, intervient Robert, vex\u00e9 de n\u2019avoir pas r\u00e9pondu lui-m\u00eame.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>J\u2019ai trop chaud, je vais aller \u00e0 la tombe fra\u00eeche, pr\u00e8s de tonton Ren\u00e9, d\u00e9cide Alice qui s\u2019esquive en sautillant.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Alors Pierre, il arrive ton p\u00e8re !, se plaint Robert en \u00e9pongeant son front moite.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Respectons encore un peu son recueillement, demande Pierre agac\u00e9. Vous savez que sa peine est r\u00e9elle. Pour lui, il n\u2019y a pas de soulagement.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Pierre, j\u2019en ai assez des sous-entendus, de ta r\u00e9serve timor\u00e9e et des embrouilles de concierge. La m\u00e8re Orsoni m\u2019a parl\u00e9 au moment des condol\u00e9ances. Maintenant vas-tu nous dire enfin si ma s\u0153ur a mis elle m\u00eame\u2026euh\u2026 fin \u00e0 ses jours\u2026ou si c\u2019est un accident; car aucun de nous n\u2019est vraiment fix\u00e9 la dessus, supplia Am\u00e9lie.<br>Pierre n\u2019aime pas cette apostrophe. Il pense, en s\u2019approchant d\u2019elle, malgr\u00e9 la voilette, que le rimmel qui coule des yeux de sa tante supporte moins la canicule que les larmes. Il n\u2019a pas envie de la m\u00e9nager. Robert, lui, prend son neveu par l\u2019\u00e9paule, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des r\u00e9v\u00e9lations qu\u2019il pourrait entendre.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Le m\u00e9decin l\u00e9giste lui a trouv\u00e9 plus de cinq grammes d\u2019alcool. Maman a pu tomber apr\u00e8s un faux mouvement dans un moment d\u2019h\u00e9b\u00e9tude. Je ne t\u2019apprends rien en te disant que maman buvait. Peut-\u00eatre son \u2026alcoolisme \u00e9tait-il une pulsion de mort, une sorte de lent suicide. Mais s\u2019est-elle jet\u00e9e par la fen\u00eatre volontairement ? Je ne sais pas. Un rideau \u00e9tait \u00e0 moiti\u00e9 tir\u00e9 devant la fen\u00eatre ouverte, et l\u2019escabeau \u00e9tait renvers\u00e9 au pied de celle-ci lorsque la concierge est entr\u00e9e dans l\u2019appartement avec la police, expose Pierre avec lassitude.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Ce n\u2019est pas exactement ce que tu avais dit au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 Robert, tu n\u2019avais pas parl\u00e9 du rideau !, r\u00e9pliqua Am\u00e9lie, et puis tu ne devrais pas parler ainsi de ta m\u00e8re le jour de son enterrement !, ajoute-t-elle plaintivement.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Qui ne saurait l\u2019affection que tu avais pour ta s\u0153ur, croirait que ce rideau a plus d\u2019importance pour toi que la mort de maman !, r\u00e9torqua Pierre. Perfidie calcul\u00e9e.<br>Robert hoche la t\u00eate d\u2019un air entendu et assure doctement :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Le rideau \u00e9tait intact, elle ne s\u2019est donc pas raccroch\u00e9e au rideau ! Pour moi elle s\u2019est bel et bien suicid\u00e9e. Voil\u00e0!\u2026<br>Ne voulant pas laisser s\u2019alourdir le silence, Am\u00e9lie s\u2019inqui\u00e8te :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Tu nous as dit Pierre, que ton p\u00e8re ne se doute de rien et que la version de l\u2019accident est celle que tu lui as donn\u00e9e. Mais a-t-il eu le rapport du m\u00e9decin l\u00e9giste ?,<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Non ! Je l\u2019ai mis \u00e0 la poubelle. Papa ne l\u2019a pas vu\u2026.Il n\u2019a jamais su pour maman !, reconnait Pierre.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Tu aurais pu me montrer ce document, tu sais bien que c\u2019est moi qui conserve les archives de la famille, proteste Robert.<br>Pierre marmonne pour lui-m\u00eame:<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Archiviste, d\u00e9tective, et maniaque vicieux\u2026bravo!<br>D\u2019un geste affect\u00e9 Robert essuie longuement ses lunettes et, les r\u00e9ajustant, propose avec un m\u00e9lange d\u2019assurance et de componction :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Respectons ici le point de vue de Pierre. Tous, nous nous devons de cacher ces choses au pauvre Ren\u00e9; et une larme coule le long de la verrue log\u00e9e pr\u00e8s de l\u2019aile de son nez.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Bienvenue cette goutte de sueur !, pense Pierre, exc\u00e9d\u00e9 par le ton de son oncle.<br>Les regards apitoy\u00e9s se tournent alors dans la direction Ren\u00e9 : Alice, \u00e0 califourchon, saute sur les genoux de son oncle, les pieds appuy\u00e9s \u00e0 une vieille tombe sur laquelle celui-ci est assis. Elle lui dit, espi\u00e8gle :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Tu sens le whisky capitaine Haddock ! Berk, berk, berk, tonton Ren\u00e9.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Tu sais Minette, tatie Ir\u00e8ne aimait fort le parfum des fleurs blanches !\u2026prends en une, celle-l\u00e0.<br>Ren\u00e9 se l\u00e8ve en la rattrapant par les mains et la d\u00e9pose sur le sol. Il arrache un brin du ciste qui poussait dans une l\u00e9zarde de la vieille tombe \u00e9clat\u00e9e et le m\u00e2chonne lentement.<br>Alice le prend par la main et, levant la t\u00eate vers lui, l\u2019invite doucement :<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>Viens tonton, allons avec les autres maintenant ! Je vais porter la fleur \u00e0 maman.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item --><\/ul>\n<!-- \/wp:list -->\n\n<!-- wp:separator -->\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<!-- \/wp:separator -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Du quai sur lequel il se tient, Pierre contemple l\u2019\u00e9norme masse sombre du navire retenu par de tentaculaires amarres descendant vers le sol. Il h\u00e9site \u00e0 franchir la passerelle plaqu\u00e9e au ventre du navire. Ses yeux cherchent l\u00e0 haut la silhouette de son p\u00e8re et, quoique d\u00e9termin\u00e9, il redoute d\u00e9j\u00e0 le moment ou leurs regards se rencontreront. Personne \u00e0 la passerelle de commandement. Une bouteille de plastique transparent, escort\u00e9e d\u2019une flottille de canettes de bi\u00e8re, d\u00e9rive lentement \u00e0 la surface de l\u2019eau, vers la proue de l\u2019\u00ab Ile Maurice \u00bb.<br>Pierre s\u2019\u00e9lance alors sur la passerelle agrippant ses mains aux torons rugueux de la rambarde. En haut il dit son nom \u00e0 l\u2019homme bleu marine et barbu qui le regardait monter, accoud\u00e9 au bastingage. \u00ab Votre p\u00e8re vous attend dans sa cabine, suivez moi\u2026 \u00bb<br>Pierre laisse glisser le dos de ses mains le long des parois du couloir ou l\u2019entra\u00eene le barbu, mesurant ainsi l\u2019acc\u00e8s \u00e9troit qui le conduit \u00e0 la tani\u00e8re de son p\u00e8re. Son pas, qu\u2019il essaie de raffermir, s\u2019\u00e9touffe dans le tapis \u00e0 pastilles caoutchout\u00e9es. Le barbu frappe \u00e0 une porte et<br>s\u2019efface \u00e0 l\u2019appel d\u2019un \u00e9pais et roque \u00ab Entrez et laissez-nous, Le Guellec ! \u00bb<br>Il se retrouve seul dans le salon-cabine face \u00e0 son p\u00e8re qui s\u2019est mis debout : \u00ab Salut fiston \u00bb, et embrassade. La tignasse grise paternelle, par un effet d\u2019optique, lui semble aur\u00e9ol\u00e9e de laiton poli, celui d\u2019un vieux barom\u00e8tre suspendu derri\u00e8re lui. Il rep\u00e8re sur une paroi la gravure du bateau \u00e0 aube \u00ab Ville de Montereau \u00bb offerte par sa m\u00e8re pour un anniversaire, se souvient-il. Par une porte entreb\u00e2ill\u00e9e il voit aussi le lit d\u00e9fait. D\u2019un ton qui sonne faux, il s\u2019entend dire:<br>\u00ab Confortable ton salon, Papa ! \u00bb. Les deux hommes se regardent, prenant conscience que pour la premi\u00e8re fois ils se retrouvent ensemble \u00e0 bord d\u2019un navire. Pierre avait imagin\u00e9 des lieux plus exigus, une sorte de caverne de fer avec des rivets partout et des flaques d\u2019eau de mer au sol ! Comme son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 loin de lui ces derni\u00e8res ann\u00e9es ! Il prend le verre de whisky que celui-ci tend d\u2019une main h\u00e9sitante. Il n\u2019ose refuser cette boisson dont l\u2019odeur qui l\u2019 \u00e9c\u0153ure impr\u00e8gne la cabine. Pierre se souvient alors du boudoir de sa m\u00e8re : m\u00eame moquette au sol, m\u00eame odeur de wisky dont l\u2019ambre se m\u00ealait \u00e0 l\u2019\u00e9clat scintillant des flacons de parfum en d\u00e9sordre sur la coiffeuse. Il \u00e9tait venu pour \u00e7\u00e0, \u00e0 cause de cette odeur de mort qu\u2019il fallait exorciser.<br>Enfonc\u00e9 dans un fauteuil, son p\u00e8re le fixe, la cravate noire d\u00e9faite, les paupi\u00e8res gonfl\u00e9es sous des yeux trop brillants. Il se verse un grand verre d\u2019un m\u00e9lange de bi\u00e8re et de whisky, et ses l\u00e8vres bavent une mousse blanche . Pierre ne supporte pas cette \u00e9cume m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019odeur de l\u2019alcool qui semble suinter du corps de son p\u00e8re :<br>\u00ab Papa, tu en es arriv\u00e9 l\u00e0 ! \u00bb: sa voix qu\u2019il voulait neutre s\u2019est \u00e9trangl\u00e9e dans sa gorge .<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:list -->\n<ul><!-- wp:list-item -->\n<li>\u00ab Sans ta m\u00e8re vivante, sans ta m\u00e8re dans ma t\u00eate\u2026sans ta m\u00e8re au large de l\u2019oc\u00e9an\u2026 je ne suis plus rrrien rien \u2026\u00bb lui r\u00e9pond son p\u00e8re.<br>Pierre le supplie de se reprendre, et insiste : \u00ab Ici c\u2019est toi qui commandes\u2026alors commandes \u00e0 ton amour-propre ! nous avons tous encore besoin de toi ! \u00bb. Son p\u00e8re, compl\u00e8tement avachi, repose son verre et hausse les \u00e9paules.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>\u00ab Quand j\u2019\u00e9tais enfant, maman je l\u2019ai aim\u00e9 \u2026Papa, ce n\u2019\u00e9tait pas la femme mod\u00e8le que tu as<br>pu croire ! \u00bb<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>\u00ab De quel mod\u00e8le veux-tu parler ! imb\u00e9cile ! \u00bb cria le commandant se redressant : ses pieds soul\u00e8vent la table basse sous laquelle ses jambes \u00e9taient allong\u00e9es et les verres se r\u00e9pendent sur la moquette. La voix de Pierre tremble : \u00ab Maman buvait trop\u2026la femme que tu as aim\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un reste d\u2019\u00e9pouse\u2026 un embryon de m\u00e8re conserv\u00e9e dans l\u2019alcool\u2026 avec de trop rares moments de lucidit\u00e9\u2026Toi, ne prends pas ce chemin ! \u00bb.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>\u00ab Ignoble menteur ! quelle le\u00e7on veux-tu me donner ? ces moments de lucidit\u00e9 que tu as l\u2019air de m\u00e9priser\u2026 me suffisent \u00e0 moi pour que ta m\u00e8re existe encore\u2026je veux la rejoindre!\u2026 ne salis plus sa m\u00e9moire, salaud! \u00bb hurla le commandant.<br>A genou devant son p\u00e8re, Pierre ramasse les verres et aper\u00e7oit un portrait de sa m\u00e8re qui a gliss\u00e9 sur la moquette imbib\u00e9e de bi\u00e8re. Il ne connaissait pas cette photo noir et blanc : sa m\u00e8re est en robe d\u2019\u00e9t\u00e9, assise sur le tronc d\u2019un pin couch\u00e9 par le vent, dont les branches, pouss\u00e9es dans le mistral, se tordent comme des flammes face \u00e0 la mer immobile ; d\u2019un geste gracieux elle maintient une capeline de paille sur la t\u00eate; elle est tr\u00e8s jeune, elle est tr\u00e8s belle, elle lui sourit et il sent une h\u00e9sitation l\u2019envahir. Par le hublot de la cabine, du coin de l\u2019oeil il aper\u00e7oit une mouette lourde et grise venue se percher sur un canot de sauvetage. Il l\u00e8ve alors la t\u00eate et affronte le regard de son p\u00e8re. Celui-ci le fixe intens\u00e9ment, comme pour percer des yeux une brume de mer \u00e9paisse de la menace de r\u00e9cifs cach\u00e9s. Les larmes aux yeux, Pierre lui crie: \u00ab C\u2019est justement \u00e0 ces moments de lucidit\u00e9 qu\u2019elle recevait dans sa chambre\u2026des marins en escale \u00e0 Toulon\u2026oui ! tu as compris, j\u2019ai vu tout \u00e7\u00e0 \u2026 Arr\u00eates de te d\u00e9truire pour ce fant\u00f4me\u2026reviens ! quittes ta tani\u00e8re ! \u00bb<\/li>\n<!-- \/wp:list-item -->\n\n<!-- wp:list-item -->\n<li>\u00ab Esp\u00e8ce de porc ! \u00bb : la lourde masse du commandant envahit la cabine et Pierre s\u2019\u00e9croule sans connaissance. La bouteille matraque, \u00e9chappant aux mains d\u00e9cha\u00een\u00e9es de son p\u00e8re, vient ensuite torpiller sur le mur le bateau \u00e0 aubes qui, dans une gerbe d\u2019\u00e9clats de verre, sombre derri\u00e8re le canap\u00e9 sur lequel le commandant titubant va p\u00e9niblement tirer son fils. Il appelle Le Guelec qui fait aussi office d\u2019infirmier. Mais Pierre est revenu \u00e0 lui. Il essaie de se redresser malgr\u00e9 les douleurs fulgurantes qui lui traversent l\u2019\u00e9paule.<br>\u00ab Le Guelec \u2026foutez-le dehors, je ne veux plus voir ce salaud \u00e0 bord ! \u00bb<br>Pierre se retrouve sur le quai, il ne sait comment, assis au pied de la passerelle, dans une averse de pluie qui mitraille le navire. Il l\u00e8ve p\u00e9niblement son visage mouill\u00e9 vers l\u2019avant de l\u2019 \u00ab Ile Maurice \u00bb . L\u00e0-haut, coiff\u00e9 d\u2019une casquette blanche, agripp\u00e9 au garde-corps blanc de la passerelle de commandement, un homme l\u2019appelle.<br>Il reconna\u00eet la voix de son p\u00e8re hach\u00e9e par la bourrasque et le cri des mouettes : \u00ab Je te revoie\u2026 j\u2019ai \u00e0 te dire\u2026 demain\u2026 \u00bb<br>Pierre lui r\u00e9pond d\u2019un geste de la main machinal , et apr\u00e8s avoir fait glisser douloureusement sa veste sur la t\u00eate, tourne le dos au port.<\/li>\n<!-- \/wp:list-item --><\/ul>\n<!-- \/wp:list -->\n\n<!-- wp:separator -->\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<!-- \/wp:separator -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Le commandant claque furieusement la porte de sa cabine.\u00ab J\u2019ai bien fait de le foutre dehors. Venir ici, me faire \u00ab une visite \u00bb! pour me dire, \u00e0 moi commandant de ce navire et, qui plus est, son p\u00e8re, me dire qu\u2019Ir\u00e8ne ma femme\u2026qui est \u00e9galement sa m\u00e8re\u2026ce qui est encore pire\u2026\u00e9tait une alcoolique et une femme l\u00e9g\u00e8re ! Les jeunes, aujourd\u2019hui n\u2019ont plus ni le respect de la famille ni celui de la hi\u00e9rarchie ! C\u2019est comme ce pauvre con de Le Guellec ! Comme il assure le service d\u2019infirmier de bord le voil\u00e0 qui fait le cur\u00e9 ! Il ne se sent plus ! me dire \u00e0 moi que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 dur avec mon fils ! Ce sont tous des mous ! mon fils est un mou ! j\u2019en ai fait un mou\u2026ou plut\u00f4t sa m\u00e8re en a fait un mou ! Merde, maintenant je casse ma table en frappant dessus\u2026je voulais qu\u2019il soit marin , elle ne l\u2019a pas voulu et voil\u00e0 le r\u00e9sultat !<br>Et voil\u00e0 maintenant ce petit prof, qui vient me faire la morale chez moi, donner des le\u00e7ons \u00e0 son p\u00e8re, en d\u00e9nigrant, en salissant m\u00eame la m\u00e9moire d\u2019Ir\u00e8ne. Je voudrais le voir dans sa classe avec ses \u00e9l\u00e8ves, ce morveux ! S\u00fbrement laxiste, permissif, d\u00e9magogue\u2026 sauf donneur de le\u00e7ons.<br>Les le\u00e7ons il les r\u00e9serve \u00e0 son p\u00e8re. J\u2019ai bien fait de le foutre dehors ce buveur de jus d\u2019orange !<br>Qu\u2019a-t-il voulu me prouver ? Qu\u2019Ir\u00e8ne n\u2019avait que de rares moments de lucidit\u00e9 ? Et alors ! est-il lucide lorsqu\u2019il vient me flanquer sa m\u00e8re \u00e0 la figure. Qu\u2019est-ce que ce morpion de 24 ans conna\u00eet de la vie. Qu\u2019est-ce qu\u2019il conna\u00eet de la souffrance ? Tout \u00e0 l\u2019heure, comme devant un Inspecteur d\u2019acad\u00e9mie, il \u00e9tait \u00e0 quatre pattes\u2026pour ramasser les verres. Nous n\u2019\u00e9tions pas d\u2019homme \u00e0 homme\u2026 Son insolence \u00e9tait fabriqu\u00e9e, il s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 ce devoir de tirer son p\u00e8re \u00e0 terre.<br>Par n\u2019importe quel moyen. Ir\u00e8ne avait d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 de me faire abandonner la navigation et maintenant c\u2019est lui Pierre qui prend le relai ! \u00bb. Le commandant contemple un instant la table basse qu\u2019il vient de briser. \u00ab Qu\u2019ai-je fait au Bon Dieu pour \u00eatre ainsi poursuivi, pour devoir encaisser le m\u00e9pris de mon fils ?\u2026 Il faut que je le reprenne en main, le fils qui me reste\u2026Ce ne sont pas quelques verres de whisky qui vont changer la face du monde ! Pourri par sa m\u00e8re.<br>Je vais lui \u00e9crire \u00e0 ce salaud et on verra bien comment il s\u2019en sortira de ce r\u00f4le de cur\u00e9\u2026<br>Je l\u2019aurais ce buveur d\u2019orange\u2026 J\u2019arr\u00eaterais de boire s\u2019il le faut ! Ce ne sera pas difficile de faire comprendre \u00e0 ce matheux qui est son p\u00e8re\u2026 \u00bb<br>Le commandant se verse un verre de whisky et l\u2019\u00e9cluse d\u2019un seul coup. \u00ab Le dernier \u00bb. Maintenant, la bouteille est vide\u2026<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:separator -->\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<!-- \/wp:separator -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Pierre quitte l\u2019h\u00f4tel de bonne heure pour une derni\u00e8re promenade sur le littoral, \u00e0 mar\u00e9e basse. Le portier lui remet un paquet qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 pour lui, \u00e0 l\u2019aube. Il a d\u00e9j\u00e0 rep\u00e9r\u00e9 sur le papier d\u2019emballage le timbre bleu \u00ab M.S. \u00ceLE MAURICE \u00bb, et dessous, de la main de son p\u00e8re : \u00ab Appareillons ce matin \u00e0 6 heures \u00bb. Mi \u00e9mu mi intrigu\u00e9, il rejoint rapidement le bord de mer, son paquet myst\u00e9rieux sous le bras. Il se d\u00e9chausse pour gagner un rocher pentu et sec. Le rocher est d\u00e9j\u00e0 ti\u00e8de de soleil et les empreintes de ses pieds fondent lentement dans le sable humide. Pierre d\u00e9fait le paquet : c\u2019est la photo-portrait de sa m\u00e8re assise sur le tronc d\u2019un pin couch\u00e9 par le vent; celle qu\u2019il a d\u00e9couvert dans la cabine de son p\u00e8re. Au verso, une inscription fan\u00e9e :<br>\u00ab les Embiez - Ile du Grand Gaou - juin 1945 \u00bb,et fra\u00eechement rajout\u00e9 de la main de son p\u00e8re :<br>\u00ab rendez-vous dans trois semaines \u00bb. La belle photo de sa m\u00e8re que n\u2019a pas ternie la violence. Alors\u2026il entre dans la photo \u2026<br>A travers les branches tourment\u00e9es par le vent, par la pente douce du rivage, il rejoint la mer immobile. Les aiguilles de pin pourraient crisser sous ses pas. Il reconna\u00eet le bras de mer ou son p\u00e8re lui avait appris \u00e0 nager. Sur la rive oppos\u00e9e, il distingue une tache grise aux arr\u00eates vives dans le flou d\u2019arri\u00e8re plan : le petit escalier de b\u00e9ton qui le menait \u00e0 l\u2019\u00eele de la Tour Fondue, lorsqu\u2019il traversait \u00e0 gu\u00e9, ses v\u00eatements roul\u00e9s en boule sur la t\u00eate\u2026 Il avait treize ou quatorze ans. Il \u00e9tait parti seul p\u00eacher les oursins ce jour l\u00e0 dans le d\u00e9troit du Grand Gaou. Il nageait avec masque et tuba, un filet \u00e0 provision pass\u00e9 au poignet gauche. Il plongeait et d\u00e9collait les oursins de leur rocher avec une vieille fourchette de cuisine. Apr\u00e8s une longue p\u00eache, engourdi par la fatigue et le soleil, il s\u2019\u00e9tait repos\u00e9 sur le dos d\u2019un serpent p\u00e9trifi\u00e9, banc de roche grise descendant du rivage. Il avait bloqu\u00e9 dans l\u2019eau claire, entre deux pierres rondes, le filet gonfl\u00e9 d\u2019oursins. Il n\u2019avait pas vu la premi\u00e8re ris\u00e9e ni les vaguelettes \u00e9cumantes qui se formaient. Le Mistral s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 brutalement. Le filet d\u2019oursins se soulevait agit\u00e9 par les vagues. Il compris qu\u2019il devait regagner tout de suite l\u2019\u00eele du Gaou ou son v\u00e9lo cadenass\u00e9 pr\u00e8s du bac l\u2019attendait. Avant que la mer ne soit trop forte. Il allait devoir traverser le petit d\u00e9troit balay\u00e9 maintenant par les embruns. Il ne retrouvait plus le gu\u00e9. Il avait fix\u00e9 sur sa t\u00eate, tant bien que mal avec un tendeur de v\u00e9lo, le paquet de ses v\u00eatements. A moiti\u00e9 \u00e9trangl\u00e9 par cette installation, il avait essay\u00e9 de nager en tenant les anses du filet dans ses m\u00e2choires. Les \u00e9pines d\u2019oursins lui labouraient le ventre et ses espadrilles avaient coul\u00e9 \u00e0 pic. Il fit demi tour pour reprendre son arrimage. Abandonner les oursins aurait \u00e9t\u00e9 prudent. Ses v\u00eatements avaient \u00e9t\u00e9 tremp\u00e9s d\u2019eau sal\u00e9e. Il avait attach\u00e9 sa chemise et son short autour du h\u00e9risson qui dardait ses piques violettes \u00e0 travers les mailles du filet. De l\u2019autre cot\u00e9, la chevelure des pins vautr\u00e9s dans le vent lui montrait la crique ou il devait atterrir si il ne d\u00e9rivait pas. Les vagues lui claquaient le visage qu\u2019il d\u00e9tournait pour respirer sous le vent, le filet lui meurtrissait le poignet, l\u2019eau sal\u00e9e lui rentrait dans la bouche et les yeux. Il fallait ramener ces oursins, cette p\u00eache d\u2019un lendemain de pleine lune, dont raffolerait sa m\u00e8re. Il voulait lui dire que la mer ne lui faisait plus peur et qu\u2019il serait marin comme son p\u00e8re. Arriv\u00e9 sur le Gaou dans un rouleau d\u2019\u00e9cume, il avait tra\u00een\u00e9 ses oursins \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un pan de rocher et, le dos sur les galets br\u00fblants, avait repris son souffle. Et le soleil dessinait sur son corps des aur\u00e9oles de sel. Il avait nag\u00e9 vers le sourire de sa m\u00e8re. Il voulait retrouver ce sourire perdu\u2026<br>Le sourire du portrait\u2026 Pierre regarde encore le tronc menott\u00e9 par les mains effil\u00e9es qui \u00e9chappent \u00e0 la pose nonchalante de sa m\u00e8re\u2026Un coup de vent nerveux lui arrache la photo et la plaque \u00e0 la surface de l\u2019eau qui monte. D\u2019un bond il quitte son refuge et la rattrape. Puis \u00e0 grandes enjamb\u00e9es il regagne le rivage, et secoue dans la brise de mer qui se l\u00e8ve le portrait de sa m\u00e8re. Elle \u00e9tincelle de gouttelettes de soleil.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:separator -->\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n<!-- \/wp:separator -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>Pierre d\u00e9visse le bouchon du cubitainer. Le ros\u00e9 scintille dans l\u2019orifice. Il aime proc\u00e9der sur la terrasse \u00e0 cette op\u00e9ration de mise en bouteille. Bient\u00f4t il n\u2019irait plus en Provence. Il visse le robinet sur le r\u00e9servoir du cubitainer et \u00e9crase une fourmi qui court sur son poignet. Le lieu de r\u00e9union de sa famille ne serait plus la Provence sur la terrasse. L\u2019ombre du lierre en plein \u00e9t\u00e9, les repas pris dehors sous le soleil d\u2019hiver. En retournant le cubitainer le vin gicle sur le sol par le robinet mal ferm\u00e9. Il regrette d\u00e9j\u00e0 ces repas \u00e0 l\u2019ombre du lierre - il pousse la serpilli\u00e8re du pied sur la flaque - ou sur la terrasse en plein soleil de No\u00ebl. A-t-il bienfait de mettre la maison en vente ? Il ne sait plus. Il saisit une bouteille et y enfile l\u2019entonnoir. La petite Am\u00e9lie lui a dit qu\u2019il y avait trop d\u2019insectes vilains \u00e0 cette maison. Et encore Pierre cache aux enfants la pr\u00e9sence des araign\u00e9es sous l\u2019escalier, des rats dans la remise, des cloportes sous la baignoire et des geckos derri\u00e8re les volets. Il essuie le f\u00fbt d\u2019une bouteille qui pleure une larme de ros\u00e9. Pas assez sucr\u00e9 pour les fourmis. Parce qu\u2019il y a surtout les f\u00e9roces petites fourmis d\u2019Argentine attir\u00e9es par les miettes de nourriture grasses ou sucr\u00e9es. Il verse une petite quantit\u00e9 de vin dans l\u2019entonnoir. Elles remontent dans le tunnel des jambes de pantalon pour mordre. Certaines sont audacieuses. Il remplit les premi\u00e8res bouteilles puis se verse un petit godet. M\u00eame aux repas du soir ce sont les fourmis qui attaquent. Les enfants et les parents s\u2019\u00e9nervent et les pas-piqu\u00e9s traitent de douillets les piqu\u00e9s. Le goulot de la bouteille suivante refoule un jet de vin sur la serpilli\u00e8re. Elles montent des pores de la terre. Il referme vite le robinet. Avant, le soir elles rejoignaient les fentes, les fissures, les interstices, les pierres du jardin, les murs de pierres s\u00e8ches, le creux des arbres morts, la bouche humide des robinets, le dessous des cuvettes. Hier, il a disput\u00e9 aux fourmis la robe l\u00e9g\u00e8re de sa m\u00e8re. Sous le verre du portrait, dernier cadeau de son p\u00e8re, les insectes s'\u00e9taient introduits et exploraient le corps d'Ir\u00e8ne. La glu, la lessive, l\u2019essence enflamm\u00e9e, les coups de talon, les insultes, l\u2019eau bouillante, des poudres diverses, les poisons \u00e0 t\u00eates de mort de plus en plus voyantes, toutes les ruses avaient \u00e9t\u00e9 essay\u00e9es. Sauf le vin ros\u00e9. Il enfonce le premier bouchon au forceps : pas assez ramolli. Elles avaient investi m\u00e9thodiquement le figuier, fait leurs galeries dans les canaux \u00e0 s\u00e8ve, occup\u00e9 les branches en compagnie d\u2019\u00e9normes poux blancs, envahi le ventre des figues qu\u2019elles vidaient de leur sirop. Il passe la premi\u00e8re \u00e9tiquette \u00e0 la surface de l\u2019assiette de lait et la colle soigneusement sur la premi\u00e8re bouteille venue. En colonnes noires et grouillantes montant l\u2019escalier de la terrasse, hier elles avaient rejoint la cuisine et p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 le r\u00e9frig\u00e9rateur, porte ferm\u00e9e, pour se vautrer dans un plat de poisson. Bient\u00f4t c\u2019est dans nos lits qu\u2019elles se vautreraient. Ce soir il dormira dans la baignoire remplie d\u2019eau. Il aligne soigneusement les bouteilles pleines. Pour pr\u00e9parer leur empire elles s\u2019allient les d\u00e9chirures de la couche d\u2019ozone, la pollution des sols, de l\u2019air et de l\u2019eau, le r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te, la fonte des glaciers polaires, la d\u00e9sertification, les nouveaux virus et bient\u00f4t peut \u00eatre les nouvelles sectes. Il essuie avec une \u00e9ponge les bouteilles tach\u00e9es du lait que bavent les \u00e9tiquettes. Mais pas assez vite ! D\u00e9j\u00e0 elles t\u00e8tent. Il tente de les chasser d\u2019un coup d\u2019\u00e9ponge. Elles nous auraient \u00e0 l\u2019usure. Elles gagneraient sur la dur\u00e9e. Encore quelques coups de forceps et l\u2019op\u00e9ration bouchon sera termin\u00e9e. Mieux valait se retirer avec les honneurs de la guerre, ne plus s\u2019acharner, leur laisser m\u00eame une bonne impression de notre s\u00e9jour chez elles. On ne sait jamais! L\u00e0-bas, loin de la maison \u00e0 vendre, en bouchant d\u2019autres vins, Pierre les oublierait. En attendant, il va \u00e0 la cuisine faire chauffer la cire \u00e0 cacheter. Elles ont vid\u00e9 et torch\u00e9 l\u2019assiette du chat et t\u00e2tent maintenant la consistance d\u2019un essuie-mains humide. Elles sont en division serr\u00e9e. Il est s\u00fbr qu\u2019elles le regardent. Il repousse avec le balai la serpill\u00e8re grouillante qui s\u2019avance vers lui. Il se verse vite le fond du cubitainer dans un verre. En bas, sur le chemin mang\u00e9 par le soleil, est-ce l\u2019ombre des pins qui tremble et s\u2019\u00e9tend lentement vers la terrasse ? Il pense au portrait d'Ir\u00e8ne qu'il devra emmener en quittant la maison. L'arracher aux chiures des mouches et des fourmis. Il l\u00e8ve son verre de ros\u00e9 dont la robe l\u00e9g\u00e8re miroite sur le bleu du ciel. Il ne regarde pas la nu\u00e9e sombre qui descend du toit le long des murs. Le soleil est devenu blafard. Une odeur d\u2019acide formique monte autour de lui.<br>Les cigales se sont tues, et le mistral qui se l\u00e8ve arrache aux oliviers de fr\u00eales carcasses vides.<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->\n\n<!-- wp:paragraph -->\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Georges STROH<\/p>\n<!-- \/wp:paragraph -->","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[15],"tags":[],"class_list":["post-4000","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-arts-litterature"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.5 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Gaou- Oursins- Cigales -<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/strohteam.fr\/index.php\/2023\/11\/20\/les-cigales-se-sont-tues\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Gaou- Oursins- Cigales -\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Les cigales se sont tues. par Georges Stroh Pierre est maintenant dans le jardin \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble de sa m\u00e8re. 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