{"id":3656,"date":"2023-09-28T10:13:37","date_gmt":"2023-09-28T08:13:37","guid":{"rendered":"https:\/\/strohteam.fr\/?p=3656"},"modified":"2023-09-28T11:44:47","modified_gmt":"2023-09-28T09:44:47","slug":"les-tropismes-du-tubercule-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/strohteam.fr\/index.php\/2023\/09\/28\/les-tropismes-du-tubercule-2\/","title":{"rendered":"Les tropismes du tubercule."},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">Les tropismes du tubercule.<\/h1>\n\n\n\n<h1 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\">2005, par Georges Stroh<\/h1>\n\n\n\n<p>Il se retourne. Il est \u00e0 cheval sur une rang\u00e9e de carottes. Les fanes lui caressent les chevilles. Il se baisse. La vitre de la cuisine d\u00e9forme sa silhouette courbe. Il se retourne vers la fen\u00eatre de la maison, mais il reste pench\u00e9. Son corps se vrille comme un haricot grimpant. Il \u00e9carte les fanes de carottes qui le grattouille. Tout en regardant vers la maison. Mais n&rsquo;est-ce pas ses pens\u00e9es qui se vrillent vers elle, paroles qui ne sortent pas de sa bouche mais racines qui s&rsquo;agitent dans la terre s\u00e8che ? Au fond des sabots, bougent ses pieds nus. Un caillou est bloqu\u00e9 sous le gros orteil, juste dans la courbure du bois. Il se demande si c&rsquo;est un caillou ou un morceau de quelque chose de dur dont il ignore la nature, comme un petit tubercule qui aurait pris racine entre ses orteils. Sa t\u00eate, toujours lev\u00e9e vers la maison, interroge sur l&rsquo;heure du repas de midi. Voil\u00e0 pourquoi il regarde vers la fen\u00eatre de la cuisine. Le visage ovale le scrute derri\u00e8re la vitre voil\u00e9e de bu\u00e9e. Il passe trop de temps dehors dans les rang\u00e9es de poireaux ou de tomates. Quelles que soient les saisons, son b\u00e9ret l\u00e9vite au-dessus du potager ou de la vigne. Ce qu&rsquo;il sait d&rsquo;elle est sous le b\u00e9ret, impalpable, qui au fil des ans s&rsquo;alourdit au chaud, sous le b\u00e9ret. Pendant ce temps, l&rsquo;eau de cuisson des l\u00e9gumes boue pour rien. Il sait que c&rsquo;est l&rsquo;heure de la soupe. Il fait semblant de ne pas voir le visage renfrogn\u00e9 qui lui rappelle l&rsquo;heure, le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre. Sa t\u00eate est lev\u00e9e vers la maison mais ses yeux regardent ailleurs. Il faudra qu&rsquo;il change la bordure de g\u00e9ranium br\u00fbl\u00e9e par le gel. Elle sent maintenant qu&rsquo;il ne la regarde pas. Son nez se d\u00e9colle de la vitre. Elle est sure qu&rsquo;il lui reproche d&rsquo;avoir laiss\u00e9 crever les g\u00e9raniums. Le cou tendu braque ce reproche vers elle, pas vers les g\u00e9raniums. Un reproche en forme de gargouille. Il a encore oubli\u00e9 son dentier pr\u00e8s du gramophone. La main essuie la vitre et fait signe de rentrer, Il sait ce que cela veut dire : arracher des carottes et des pommes de terre pour la soupe. Il n&rsquo;a pas fait ce potager pour elle. Ni contre elle qui contemple le potager comme une sorte d&rsquo;all\u00e9geance l\u00e9gumi\u00e8re. Le potager lui colle aux paumes. Il lui fait bonjour d&rsquo;une main il fait semblant de croire qu&rsquo;elle lui a fait bonjour, derri\u00e8re la vitre, alors il lui rend hommage par ce geste \u00e0 peine esquiss\u00e9. Une feuille de radis qui s&rsquo;incline vers une coccinelle. Des gouttelettes glissent sur la vitre entre les visages qui s&rsquo;\u00e9pient. L&rsquo;autre main \u00e9treint en pens\u00e9e le goulot de la bouteille. Dans la cabane de jardin, planqu\u00e9e sous une brass\u00e9e de paille, la bouteille a des miroitements chaleureux qui attendent. Il sent cette chaleur monter en lui. Sous le b\u00e9ret qui plane allegretto vers la cabane en tra\u00eenant les sabots, concerte, dans un registre aigu, son violoncelle pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Alfred pourrait l&rsquo;accompagner s&rsquo;il ne la sentait pas aux aguets, elle derri\u00e8re la fen\u00eatre embu\u00e9e, la bouche coll\u00e9e \u00e0 la vitre avec des mots qui suintent. Une limace sur une feuille de salade. Il le voit accoud\u00e9 \u00e0 la cl\u00f4ture. Le menton sur les mains. Ses deux ailes noires \u00e9tal\u00e9es sur les pieux de ch\u00e2taignes. Qu&rsquo;il est vieux ! Il lui fait un petit salut de la main. Alfred incline la t\u00eate : elle est derri\u00e8re la vitre. Elle les avait plant\u00e9s au printemps dernier. Maintenant leurs feuilles noircies, recroquevill\u00e9es lui font honte. Que doit penser Alfred ? C&rsquo;est \u00e0 elle qu&rsquo;il les avait offerts et ils ont crev\u00e9. Elle avait admir\u00e9 la collection de g\u00e9raniums de leur voisin. Le p\u00e8re Alfred n&rsquo;aurait jamais d\u00fb s&rsquo;immiscer ainsi dans le potager avec des g\u00e9raniac\u00e9s. Maintenant il fouille dans la paille. Les quelques gorg\u00e9es lui plaisent bien. C&rsquo;est un vieux Bordeaux dont les graves chantent comme ceux d&rsquo;un violoncelle. Un instant il est dans la chambre avec le gramophone. Sympa Alfred, malgr\u00e9 que son fric n&rsquo;ait pas l&rsquo;odeur du g\u00e9ranium ! Un petit coup derri\u00e8re la cravate, \u00e7a lui plairait s\u00fbrement. Alfred aime bien son voisin. Toujours les pieds dans le potager, son voisin. Une sorte de tubercule, pas une patate non, un topinambour tiens ! Mais avec ce qu&rsquo;il a sous le b\u00e9ret, ce serait plut\u00f4t un cyclamen. Un brave type, qui donne de temps en temps un coup \u00e0 boire, quand elle n&rsquo;est pas l\u00e0, embu\u00e9e derri\u00e8re la vitre de sa cuisine, le nez \u00e9cras\u00e9 sur le carreau. D&rsquo;ici, on l&rsquo;entend fricoter dans le cabanon. L\u00e0, ses doigts aux ongles incrust\u00e9s de terreau enfoncent un bouchon dans le goulot de la bouteille. Il la couche dans sa cr\u00e8che, bien au chaud la bouteille. D&rsquo;une petite ruade du pied il expulse un caillou du sabot. Elle voulait qu&rsquo;il mette ses chaussettes ! Difficile d&rsquo;expulser d&rsquo;une chaussette. Elle ne met jamais les pieds dans la cabane, il veille au grain. C&rsquo;est plut\u00f4t un hommage au Bordeaux qu&rsquo;il veut rendre, pas de la m\u00e9fiance. Le fer de la binette, aiguis\u00e9 et astiqu\u00e9, jette un petit \u00e9clat sur la paille. En dessous, la bouteille est blottie, invisible, disponible. Il arrache \u00e0 la brouette ou elles tra\u00eenent, quelques patates et un vieux chou. Pour la soupe. Elle sera contente dans sa cuisine, elle qui attend toujours \u00ab\u00a0le bon vouloir de monsieur\u00a0\u00bb. Il est capable \u00ab\u00a0monsieur\u00a0\u00bb d&rsquo;avoir bu un coup avec le voisin Alfred. Elle lui demandera d&rsquo;ouvrir la bouche, de lui souffler au visage ce qu&rsquo;il a fait dans le cabanon. Il se faufile entre le carr\u00e9 de salades et les b\u00e2tons de haricots. Au carr\u00e9 de menthe ses doigts saisissent un brin parfum\u00e9. Il l&rsquo;\u00e9crase entre ses gencives. Il est arriv\u00e9 \u00e0 l'\u00a0\u00bballegro con molto\u00a0\u00bb du dernier mouvement. Les violons chantent dans sa t\u00eate. Il pousse la porte de la cuisine. Il n&rsquo;entend pas ses j\u00e9r\u00e9miades en contrebasse. Il est d\u00e9j\u00e0 dans son jardin int\u00e9rieur, au milieu des instruments \u00e0 cordes. Il envoie son haleine charg\u00e9e de menthe \u00e0 la cantonade comme des pizzicati d&rsquo;alto. Elle n&rsquo;aime pas Shostakovitch, et encore moins ce concerto pour violoncelle qui descend, le long des cordes, les escaliers de la chambre. Devant la porte de la cuisine les sabots du voisin sont libres. Derri\u00e8re la vitre plus trace de visage \u00e9cras\u00e9. Alfred ne supporte pas ce vide. Angoiss\u00e9 par ce n\u00e9ant qui lui prend l&rsquo;estomac, il quitte la cl\u00f4ture pour compter ses g\u00e9raniums. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>Georges STROH<br>ATELIER D&rsquo;ECRITURE DE L&rsquo;UTLA PAU LE 04.03.05<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les tropismes du tubercule. 2005, par Georges Stroh Il se retourne. Il est \u00e0 cheval sur une rang\u00e9e de carottes. Les fanes lui caressent les chevilles. Il se baisse. La vitre de la cuisine d\u00e9forme sa silhouette courbe. Il se retourne vers la fen\u00eatre de la maison, mais il reste pench\u00e9. 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